à esprit embrumé corps imbécile

Nous passions beaucoup de notre temps libre ensemble, mais rien ne nous avait jamais poussé à nous toucher. Nous avions choisi une relation platonique qui nous suffisait, nous rendait même heureux. J’évitais d’évoquer mon passé et elle en faisait autant. A vrai dire nous ne parlions jamais de rien qui ne nous concernait pas tous les deux. Nous n’étions pas intéressés par nos vies respectives en dehors de ce que nous partagions. Bien sûr, pour se connaitre pleinement, il nous arrivait d’évoquer des événements que nous utilisions comme support visuel au trait de caractère dont nous voulions parler. Je m’étais fait d’elle une carte approximative de ce qu’elle représentait avec ici ou là des aventures passées qui soutenaient un équilibre fragile, l’image que je me faisais d’elle. Chaque fois qu’elle me faisait une confidence, quelques bribes de mots se détachaient pour venir renforcer le contour de son territoire. Au début il semblait changer de forme sans cesse à tel point que j’avais presque abandonné l’idée de lui dessiner une carte. Mais à mesure que nous avancions sur le chemin de la reconnaissance, des morceaux finissaient par se superposer, ils créaient une frontière bien réelle entre ce qu’elle était et ce qu’elle n’était pas, du moins ce qu’elle refusait d’être à mes yeux. Aujourd’hui je parcourais sans difficulté les routes lisses et sans encombres de sa personnalité. Nous aimions marcher le long des quais, de jour comme de nuit. Nous partagions une glace sur un banc avant de nous élancer comme des enfants intrépides sur les pistes cyclables, slalomant entre les cyclistes aux regards durs qui pestaient à notre passage. Elle riait aux éclats tandis que je peinais à la suivre, une main sur la hanche, le souffle saccadé et le cœur sur les rails, prêt à se faire écraser par un train lancé à pleine vitesse. C’était souvent à ce moment-là qu’elle mettait fin à mon supplice en s’étalant de tout son long dans l’herbe, invitant mon corps à l’abandon et au répit. Nous gardions toujours un espace significatif entre nous sans vraiment y faire attention. Notre union était immatérielle. Lors de nos discussions effrénées encouragées par quelques verres de vins, je pouvais très distinctement voir nos esprits illuminés s’unir furieusement, ils s’enlaçaient sauvagement dans une harmonie qui me stupéfiait. Chacun de ses mots trouvaient en moi un écho à sa juste valeur. Ils ricochaient en moi et finissaient par être miens. Nos lèvres s’agitaient sur la même symphonie, nos phrases se formaient presque des mêmes notes, nous ne devenions qu’une voix. Pas plus vraie qu’une autre ni plus ajustée, simplement faite de nos deux souffles. Leurs chairs, comme je les imaginais, s’unissaient violemment, nos idées se faisaient l’amour sur un coin de bureau, avec vue sur la mer. Tandis que je m’extirpais difficilement des images de nos corps qui s’acharnaient l’un en l’autre, je vis son visage se rendre plus net qu’il ne l’avait jamais été devant moi. Ne l’avais-je vraiment jamais regardé ? Cette réflexion me frappa de stupeur alors que ses lèvres charnues s’agitaient pour laisser s’envoler des mots dont le sens m’échapper complètement. Elle s’arrêtait parfois pour avaler une petite gorgée de nectar avant de reprendre son discours en faisant glisser quelques mèches de sa chevelure derrière son oreille. Cheveux qu’elle avait particulièrement longs et que je voyais s’onduler pour la première fois. Et pendant que je détaillais chaque détail de son visage je la voyais tantôt rougir, tantôt cacher son sourire derrière sa main fine et délicate. Nos discussions de la soirée ont fini par s’effilocher vers des échanges sans intérêt auxquels je ne faisais plus attention tant j’étais envoutée par ce que le corps avait à offrir. Mon esprit trépignait d’impatience et d’ennui alors que chaque particule de mon corps s’émerveillait de tout ce qu’il pouvait ressentir, tout ce que je pouvais ressentir. Mon sang filait à une allure folle dans chaque veine, chaque muscle se gonflait d’orgueil, « Tu fais enfin attention à nous ! » semblaient-ils dire. Je me mis à rire, sans raison et instinctivement posa ma main sur la nuque de mon interlocutrice qui, stupéfaite, laisse échapper un soupir de soulagement. Elle ferma les yeux et s’abandonna plus vite que je ne l’aurais cru. Mes lèvres impatientes s’entrouvrirent pour gouter à sa bouche tachetée de vin rouge. Après un premier échange qui parut une éternité, je repris ma respiration avant qu’elle n’enfourne sa langue jusqu’à ce qui semblait être mon gosier. Je pouvais presque sentir la cendre de toutes les cigarettes qu’elle avait dû fumer jusqu’à aujourd’hui. Nos hanches s’entrechoquaient dans un mouvement à l’opposé de l’érotisme. Elle me libéra enfin de son emprise sordide et parvint à articuler « Depuis le temps que j’attendais ça… » Elle caressa ma joue de sa main rugueuse et gelée et s’éloigna vers son appartement, me laissant désemparé, le corps indigné et l’esprit apeuré. Souillé, voilà ce que j’étais. Pour un simple éclair de désir qui aveugla mes sens et fit taire ma raison. Je m’éloignais de l’appartement, effaçant déjà son numéro de mon téléphone et son visage de mon répertoire cérébral. Souillé. Souillé par quelques mèches de cheveux, une langue cendreuse, un, ou dix verres de vin.

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